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dimanche 10 janvier 2010

Reliance



Avec "L’Intelligence de l’Action appelle l’exercice de la Pensée Complexe. Pragmatique et Epistémique sont inséparables", Jean-Louis Le Moigne lance un appel aux communautés humaines afin qu'elles se dotent d'outils de compréhension qui soient à la hauteur de la complexité des phénomènes auxquels elles sont confrontées.

Le Moigne rappelle les propos d'Edgar Morin (1976) : "Relier, toujours relier... C’est que je n’avais pour méthode que d’essayer de saisir les liaisons mouvantes. Relier, toujours relier, était une méthode plus riche, au niveau théorique même que les théories blindées, bardées épistémologiquement et logiquement, méthodologiquement aptes à tout affronter, sauf évidemment la complexité du réel".

On l'aura compris, Morin avait saisi que notre regard dissocié et fragmenté sur le monde ne permettait pas d'appréhender et d'agir sur les phénomènes complexes et inter reliés que sont les grands enjeux mondiaux.

Pour Le Moigne, c'est un appel à renouveler : "...notre intelligence de la gouvernance des organisations complexes de tous types et de toutes tailles [qui] tient sans doute pour une très large part à la prise de conscience du caractère éco-systémique de toutes les initiatives humaines collectives quel que soit leur contexte, toujours à la fois local et global".

Le Moigne poursuit en rappelant que : "Edgar Morin a campé dès 1980 ce phénomène sous le nom imagé d’écologie de l’action : "Toute action échappe à la volonté de son auteur en entrant dans le jeu des inter-rétro-actions du milieu où elle intervient. Tel est le principe propre à l’écologie de l’action … L’écologie de l’action c’est en somme tenir compte de la complexité qu’elle suppose, c’est-à-dire aléa, hasard, initiative, décision, inattendu, imprévu, conscience des dérives et des transformations …"

À l'instar de Morin, Le Moigne nous invite à modéliser pour comprendre plutôt que de tenter d'analyser pour expliquer le monde qui nous entoure. Cette proposition pragmatique, qui a des impacts méthodologiques évidents, ne se limite toutefois pas aux outils qu'il faut redéfinir et concevoir différemment. Les ramifications de cette proposition sont aussi -et surtout- ancrées dans la croyance même de ce que sont la nature et la finalité de la connaissance. Elles sont épistémiques, fichées dans un terreau de croyances dont nous n'avons pas vraiment conscience. Autrement dit, c'est parce que nous croyons que nous devons expliquer le monde en le disséquant et en le dissociant que nos outils sont analytiques et qu'ils visent à réduire, isoler et décortiquer les problèmes en les définissant comme des objets disjoints.

Suivant cette logique, si nous changions notre regard sur ce qu'est la connaissance, alors le projet de connaissance en serait différent, notre regard logerait ailleurs et nous choisirions des outils différents pour explorer le monde. Autrement dit, si nous changions d'hypothèse de départ, nous ferions de la recherche différemment. Plus largement, comme le dit Meg Wheatley, c'est le fait de croire que nous sommes dissociés et isolés qui nous isole...

Edgar Morin a raison, il nous faut apprendre à relier. La reliance est au cœur de l'écologie de l'action et ce regard vaste et englobant est incontournable pour comprendre le monde du XXIe siècle.

Le wordle a été conçu avec des extraits choisis de l'article.

lundi 30 novembre 2009

Les limites du contrôle

À force d'explorer les méandres de la complexité, de l'émergence et des processus créatifs, on finit parfois par trouver des perles. Une récente découverte est le très onirique film de Jim Jarmusch, The Limits of Control (2009).

On y suit les étapes du parcours toujours identique, et pourtant chaque fois très légèrement différent, d'un homme qui a une mission. Pour qu'elle réussisse, il doit rester alerte, suivre les instructions, ne pas déroger des règles, ne rien modifier, bref, tout doit rester sous contrôle. Malheureusement, des petites ruptures commencent à se produire, qui l'obligent à s'adapter. Il rencontre plusieurs personnages, certains vont l'aider à poursuivre son but, d'autres vont lui mettre des bâtons dans les roues. Chaque fois, il devra s'adapter. Et chaque fois, la réalité semblera un peu moins solide, un peu moins plausible, de moins en moins assurée.

Et, lentement, cet homme en mission glisse, et nous glissons avec lui, dans l'imaginaire, jusqu'à découvrir que cette réalité n'était que le reflet de ce que nous avions cru être la réalité. Miroirs et reflets, encore et toujours, récursifs à l'infini.

En abandonnant cette volonté farouche de contrôle, nous glissons subrepticement dans un univers parallèle qui ne se dévoile que lentement, un geste à la fois, entre routines et rupture du processus, vers la création, vers l'art.

C'est un road movie qui nous emmène en errance, sur la route qui mène de la réalité à l'imaginaire, du contrôle de la pensée à la libération par l'art. Entre Paris, Madrid, Séville et un petit village andalou juché sur les hauteurs, du genre d'Arcos de la Frontera, un homme mène sa quête et réussit sa mission grâce à son imagination patiente et un état de présence solidement ancré.

Onirique, le miroir que nous n'avions pas vu se dévoile tout à coup pour nous montrer que le reflet, que nous avions cru être la réalité, était lui-même un imaginaire...

Parfois le reflet est beaucoup plus réel que ce qu'il reflète.